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Ce que permet le terme "apartheid" dans le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien.

Catégories : News,Opinion

Pour clore l’IAW, Génération Palestine Lyon a proposé la projection d’un film (Roadmap to apartheid) suivi d’un débat. Le texte qui suit est tiré de l’introduction de ce débat par un militant de GP Lyon.

 

Le terme « apartheid » a été au cœur de la semaine d’action qui vient de se dérouler pour dénoncer la politique de l’Etat israélien et concrétiser notre soutien au peuple palestinien. Ce mot se diffuse, est de plus en plus utilisé par le mouvement de solidarité en France et certains espèrent la construction d’un consensus autour de cette qualification.

En observant ce que ce terme fait faire au mouvement de solidarité, ce qu’il permet aux militants qui l’utilise, on peut tenter de comprendre comment la dénonciation de l’apartheid israélien est devenue un outil au centre de leurs actions et discours en solidarité avecla Palestine.

L’hypothèse proposée ici est que ce sont les « avantages » de cette notion, au niveau pratique, qui ont permis sa diffusion et sa reprise de plus en plus large.

Mais il faut identifier les « inconvénients » issus de ce processus de diffusion. L’idée explorée ici est que les avantages qui ont permis sa diffusion sont aussi les inconvénients qui en limitent la portée.

Ce sont ces ambigüités qui vont être ici décrites, ainsi que quelques contradiction et pistes critiques concernant les usages du terme d’apartheid.

 

 

Avantage et inconvénient :

 

L’avantage principal de la notion d’apartheid est la possibilité de l’inscrire dans les différentes formes de dénonciation de la politique israélienne et de soutien au peuple palestinien.

Pour expliquer cette adaptabilité, il faut partir de l’idée que les positionnements et discours de solidarité avec le peuple palestinien se structure principalement autour de 3 logiques : l’appel aux valeurs universelles, le droit internationale, et l’anticolonialisme. Or le terme d’apartheid est potentiellement mobilisable dans chacune de ces logiques.

Pour ceux basant leur engagement sur le respect de valeurs universelles, l’apartheid fait référence à un rejet d’un racisme institutionnaliser et explicite. La dimension officielle de la discrimination va à l’encontre de leurs valeurs.

Pour ceux fondant leur engagement sur le droit international, l’apartheid fournit une référence juridique formelle et précise. Le terme donne une assise pour définir la situation en termes de condamnation dans un cadre spécifique.

Pour ceux inscrivant leur engagement dans la perspective anticoloniale, l’apartheid fournir une référence à la lutte de l’ANC et permet de considérer des formes de luttes dans différents contextes coloniaux.

Dans les trois cas, il s’agit d’une référence en 1er lieu historique, qui s’appuie sur le consensus du rejet de l’apartheid sud-africain. Pour les trois logiques, on dirait que l’effet est celui de faire fonctionner le rejet de l’apartheid sur le cas israélien. Si Israël est un Etat d’apartheid, alors il y aura aussi un consensus sur la légitimité de la lutte du peuple palestinien et sur la dénonciation du régime israélien.

L’utilisation du terme apartheid a ainsi deux effets dans le discours des militants de solidarité : d’une part il fournit un outil de qualification de la situation et d’autre part il est aussi un outil de légitimation de la lutte du peuple palestinien ainsi que de l’engagement de solidarité. Apartheid est un mot multifonction : il décrit, il dénonce et il légitime.

C’est en partie ceci qui explique le succès de la notion dans le réseau de solidarité avecla Palestine.

 

 

Cet avantage d’adaptabilité a cependant un revers, et l’inconvénient de l’utilisation d’apartheid n’est que son avantage formulé autrement : derrière le consensus de l’usage du terme, chacun peut y mettre ce qu’il veut. Ce constat a été fait à partir des différentes interventions au sujet de l’apartheid israélien durant cette semaine. Il est apparu que les interventions ne faisaient pas référence au même espace, à la même situation politique.

Le consensus autour du terme se fissure en effet dès qu’est posée la question : de quel espace, de quelles populations parlons-nous ? S’agit-il de l’ensemble de la Palestine historique, contrôlée entièrement par Israël par différentes moyens ? S’agit-il de la situation en Cisjordanie,entre Palestiniens et colons israéliens ? S’agit-il des discriminations institutionnalisée qui touchent les Palestiniens vivant au sein de l’Etat israélien ? S’agit-il de la bande de Gaza, dont le (non-)développement est complètement géré par le siège israélien ? Une seule chose est sur : la qualification d’apartheid israélien ne concerne pas les réfugiés hors de Palestine.

 

Pour nous, militant à Génération Palestine, le peuple palestinien est un peuple d’abord fragmenté par le colonialisme israélien, et dont la réunification pourrait être à la fois le moyen et l’objectif de leur lutte de libération : il s’agit de faire se réunir tous les fragments du peuple palestinien sur leur terre d’origine. Face à cette situation, le terme d’apartheid ne peut tout décrire. Les Palestiniens vivent différentes réalités, subissent et résistent à différentes oppressions et aucune ne peut les englober toutes.

En relisant nos anciens tracts, nous avons remarqué que la formulation réccurrente pour qualifier notre engagement de soutien à « l’ensemble du peuple palestinien, qu’il soit sous occupation en Cisjordanie, sous siège à Gaza, sous apartheid en Israël, ou en exil » tout ceci étant les différentes facette du colonialisme israélien. De fait, nous utilisions le terme d’apartheid pour qualifier le régime israélien dans les frontières de son Etat et la domination subie par les Palestiniens de 48. Il avait pour but de remettre la place de ces Palestiniens au cœur de la solidarité à un moment où, avec les réfugiés, ces parties du peuple palestinien étaient marginalisées dans les discours des solidaires. Dans cette perspective, son utilisation quant à la Cisjordanie est révélatrice d’un décalage entre les espaces concernés.

Tout en continuant à construire un cadre unitaire et radical visant à soutenir la lutte de libération du peuple palestinien, il serait utile de préciser et clarifier ce que ce terme englobe.

 

Conséquences : enjeux de légitimité et contradictions.

 

A la suite de ces remarques, il est possible de pointer quelques conséquences et ce que révèlent ces utilisations du terme d’apartheid.

 

Premièrement, elle pointe un enjeu propre au mouvement de solidarité, dans une perspective intellectualiste : tout ce passe comme si la recherche du terme exacte pour qualifier la situation ou des évènements en Palestine était un enjeu crucial. Intellectualiste car ceci indique un présupposé : la conscience, la connaissance, entraine l’action. Ceci permet de faire de la diffusion et du consensus autour d’une idée une lutte et une victoire : « quand tout le monde sera convaincu qu’Israël est un Etat d’apartheid… » il se passera quoi ? Plus que ce que les bombardements de populations civiles sur Gaza récemment ? Intellectualiste car l’enjeu devient celui de la meilleure qualification. Et on cherche des spécialistes pour nous dire si les bombardements sur Gaza sont des massacres, des crimes contre l’humanité…en pensant qu’on peut arrêter les bombes en faisant ce travail de qualification. Bref, c’est le même syndrome que les intellectuels engagés uniquement sur le terrain de la théorie et de définition.

 

Deuxièmement, le poids donné à cet enjeu de définition croise celui de recherche de légitimité. Dans cette perspective, la référence à l’apartheid fonctionne comme celle du droit internationale : il s’agit d’outil de légitimation. Il ne s’agit ni d’une opinion ni d’un positionnement politique, mais de « l’objectivité » des instituitions internationale. C’est l’argument de « c’est pas moi qui le dit, c’est la CIJ, l’ONU,… ». Que ce soit dans le cadre des valeurs universelles, du droit international ou de l’anticolonialisme, la référence à l’apartheid sud-africain fonctionne comme légitimation extérieure (historique ou formel).

Le succès du terme d’apartheid ou de la dénonciation en terme de droit international pointent tous deux vers une même difficulté pour le mouvement de solidarité : penser et exprimer la légitimé propre, interne, de la lutte de libération palestinienne. En effet, tout ce passe comme si la lutte du peuple palestinienne ne produisait pas sa propre légitimité, et que le rôle de la solidarité est de lui donner une légitimité extérieure, par le droit ou des références en tout genre. Ceci dénote aussi un travers intellectualiste dans l’idée que la légitimité est affaire uniquement d’arguments et non de rapport de force. La légitimité propre de la lutte palestinienne sera donc le produit des actions de la résistance palestinienne et, éventuellement des solidaires.  Mais elle ne sera pas le pur produit d’argument et d’un travail de définition. Non que la réflexion ou la conviction ne soient nécessaire pour orienter les actions ou diffuser ce que nous portons, mais que cela ne suffit pas à construire un rapport de force. En bref, tout ne se passe pas dans le monde des idées.

Plutôt que de chercher à légitimer la cause palestinienne et la solidarité à son égard par des références extérieures, les solidaires ne pourraient-ils pas chercher et exprimer ce qui, dans la lutte palestinienne en tant que telle produit sa propre légitimité. Il s’agit de soutenir la lutte de libération des Palestiniens pour elle-même et en elle-même.

 

Troisièmement et pour finir, la dénonciation de l’apartheid israélien peut amener des militants dans une contradiction quand ils défendent d’autres positionnement en même temps. La dénonciation de l’apartheid nous semble contradictoire quand elle croise les réjouissances vis-à-vis à la déclaration unilatérale de l’Etat de Palestine à l’ONU ou des appels au pacifisme et à la non-violence.

La contradiction entre dénoncer l’apartheid et se réjouir de la déclaration d’indépendance occulte le fait que le mouvement de libération sud-africain à toujours refusé de former une autorité intérimaire ou des représentants d’Etat fantoche, forçant ainsi le régime d’apartheid à nommer des représentants sans assise populaire. La réalisation d’une indépendance vidée de sens des bantoustans est un mécanisme de l’apartheid même, il y a donc une contradiction à dénoncer l’un et soutenir l’autre.

La contradiction entre dénoncer l’apartheid et les appels à la non-violence occulte le fait que l’ANC et la lutte contre l’apartheid a aussi été une lutte armée. Elle se base sur une idée déformée de Mandela qui a pourtant fait partie de la jeune garde poussant le Parti Communiste local a abandonner la lutte uniquement non-violente pour introduire l’usage des armes et de la violence dans la lutte contre l’apartheid. A la différence de solidaires qui font de la non-violence un enjeu moral, pour Mandela « La non-violence n’était pas un principe moral mais une stratégie. Il n’y a aucune bonté morale à utiliser une arme inefficace. » La lutte et la victoire contre l’apartheid sud-africain a été le résultat de luttes diverses, prenant de multiples formes actives et de non-coopération. Appeler à la non-violence tout en dénonçant l’apartheid israélien nous semble donc contradictoire. Il y a une hypocrisie à dénoncer une oppression par référence historique et à ne pas légitimer la résistance contre cet ordre par le même mouvement.

 

 

Au final, le terme d’apartheid peut nous permettre de penser plusieurs choses utiles pour les militants du mouvement de solidarité. Il pointe la dimension institutionnelle, légalisé, officielle de l’oppression israélienne. Mais elle ne peut pas, à notre avis, devenir l’alpha et l’omega de l’engagement de solidarité.

D’une manière plus générale, c’est vers la recherche et l’expression d’une légitimité interne de la lutte de libération du peuple palestinienne  que GP veut tendre.

 

Benjamin.

Génération Palestine Lyon

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